Chagos : « Le droit est établi, il reste à l’appliquer », avertit l’ancien diplomate Vijay Makhan
L’ancien diplomate mauricien Vijay Makhan a livré, dans une tribune diffusée ce lundi, une analyse sans détour sur la situation des Chagos. Pour lui, la question de souveraineté est juridiquement réglée depuis l’accord signé le 22 mai 2025 entre Maurice et le Royaume-Uni. Ce qui inquiète aujourd’hui, c’est l’absence de mise en œuvre concrète de cet accord historique.
Un accord ferme sur le papier, fragile dans les faits
L’accord du 22 mai 2025 représente l’aboutissement de plus de cinquante ans de lutte diplomatique. Maurice a obtenu la reconnaissance formelle de sa souveraineté sur l’archipel des Chagos, incluant Diego Garcia, une île où les États-Unis maintiennent l’une de leurs bases militaires stratégiques les plus importantes dans l’océan Indien. Le texte signé entre Port-Louis et Londres était salué comme une victoire historique, à la fois pour le droit international et pour les Chagossiens expulsés de force dans les années 1960 et 1970.
Pourtant, selon Vijay Makhan, ancien secrétaire général adjoint de la Commission de l’Union africaine et figure respectée de la diplomatie régionale, le Royaume-Uni aurait aujourd’hui mis en veille le projet de loi nécessaire à la ratification de cet accord. Le texte législatif, qui doit être adopté par le Parlement britannique pour que l’accord prenne pleinement effet, ne figurerait pas dans le prochain discours du Roi. Une absence qui, selon l’ancien diplomate, ne relève plus d’un simple retard procédural.
« Ce n’est plus une question de délai, c’est une question de volonté »
« Un État ne peut pas affirmer son attachement à l’État de droit sur la scène internationale et différer indéfiniment l’application d’un accord fondé sur ce même droit », a déclaré Vijay Makhan. Pour lui, Londres se retrouve dans une contradiction fondamentale : prêcher le respect du droit international tout en gelant un accord qu’il a lui-même signé et approuvé.
Cette inertie s’expliquerait en grande partie par les pressions exercées par Washington. Les États-Unis, dont la base de Diego Garcia est vitale pour leurs opérations militaires au Moyen-Orient et en Asie du Sud, regardent avec méfiance le transfert de souveraineté vers Maurice. Des parlementaires américains, notamment au Sénat, auraient exercé des pressions sur Downing Street pour ralentir le processus, voire le bloquer discrètement.
Les Chagossiens au cœur du débat
À ces pressions géopolitiques s’ajoutent les actions de certains groupes chagossiens basés au Royaume-Uni, qui s’opposent à ce que leur île natale passe sous administration mauricienne. Ces groupes, bien organisés et médiatisés, plaident pour un droit à l’autodétermination distinct de la souveraineté mauricienne. Certains militent pour un statut similaire aux territoires britanniques d’outre-mer.
Vijay Makhan reconnaît la légitimité des revendications chagossiennes concernant le droit au retour et à la réparation. Mais il souligne que ces questions ne remettent pas en cause le fondement juridique de la souveraineté mauricienne, établie notamment par l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice de 2019 et les résolutions successives de l’Assemblée générale des Nations Unies.
La réponse mauricienne : fermeté et équilibre
Face à cette situation, l’ancien diplomate appelle le gouvernement Ramgoolam à adopter une posture ferme mais nuancée. Ni passivité — qui serait interprétée comme une acceptation tacite du statu quo — ni rupture brutale, qui pourrait fragiliser les relations bilatérales avec Londres et compromettre d’autres intérêts mauriciens.
Maurice dispose aujourd’hui de leviers diplomatiques réels. Le pays peut s’appuyer sur le soutien de l’Union africaine, qui a toujours défendu sa position, ainsi que sur l’appui de nombreux États membres de l’ONU. Une mobilisation au sein du Commonwealth, dont Maurice et le Royaume-Uni sont tous deux membres, pourrait également exercer une pression supplémentaire.
Pour Vijay Makhan, l’enjeu dépasse largement le seul archipel des Chagos. C’est la crédibilité du droit international qui est en jeu. Si un accord signé entre deux États peut être indéfiniment différé sous pressions géopolitiques, c’est l’ensemble du système multilatéral qui s’en trouve affaibli. Maurice se trouve aujourd’hui à la jonction entre la justice historique et la realpolitik. Et la façon dont elle navigiguera dans cette complexité dira beaucoup de sa maturité diplomatique.